ANGLO-SAXON (ART)


ANGLO-SAXON (ART)
ANGLO-SAXON (ART)

L’art anglo-saxon du haut Moyen Âge a été caractérisé, selon sir Thomas Kendrick, par «une série de conflits entre les principes fondamentalement irréconciliables des esthétiques barbare et classique», conflits qui, pour sir David Wilson, n’ont trouvé leur solution qu’au début du VIIIe siècle, puis aux Xe-XIe siècles. Les conditions particulières de la conquête anglo-saxonne justifient ce point de vue. En effet, l’arrivée des migrants germaniques provoqua l’élimination ou la fuite de la population autochtone et, par contrecoup, l’effondrement de la civilisation romaine. Ce fait, unique dans l’histoire des Grandes Invasions, explique que l’Angleterre anglo-saxonne, à la différence des royaumes barbares qui, sur le continent, s’étaient partagé l’Empire romain d’Occident, n’ait pu élaborer une culture «mixte» romano-germanique. Au contraire, les traits culturels germaniques importés du continent s’y développèrent en toute liberté, comme dans certains royaumes barbares continentaux qui s’étaient formés hors des frontières de l’Empire (tel celui des Thuringiens). Plus que les arts barbares continentaux, l’art anglo-saxon fut marqué par le refus du naturalisme, notamment en ce qui concerne les représentations anthropomorphes et zoomorphes. Il serait faux, cependant, de croire à un total isolement culturel de l’Angleterre anglo-saxonne et, selon les époques et les lieux, des influences celtiques, scandinaves, mérovingiennes et même méditerranéennes jouèrent.

Une situation historique complexe

On ne peut comprendre la genèse et l’évolution de l’art anglo-saxon du haut Moyen Âge (Ve-IXe s.) sans un rapide survol de l’histoire de l’Angleterre romaine, puis barbare. Peuplée de Celtes, la Bretagne (dénomination de l’Angleterre par les Romains, alors qu’ils connaissaient la Bretagne actuelle sous le nom d’Armorique) fut, du fait de sa situation périphérique et insulaire, l’une des dernières provinces de l’Empire romain à être conquise. Ce pays ne pouvait cependant manquer d’attirer Rome par ses richesses minières abondantes et variées: or, plomb, argentifère, cuivre, étain et fer.

L’expédition de César, en 55-54 avant J.-C., ayant été sans lendemain, ce n’est que sous le règne de Claude, en 43 après J.-C., que la conquête de l’île eut lieu. Elle ne se fit pas sans mal et fut accompagnée de révoltes des populations soumises, en particulier celle de la reine bretonne Boudica, en 60. L’ouest de l’Angleterre fut progressivement occupé, mais les légions romaines marquèrent le pas en Écosse, région peuplée d’une population préceltique, les Pictes, conduisant Hadrien à isoler ces barbares par une ligne fortifiée tracée en 122 du golfe de Solway à la Tyne. En 139, l’empereur Antonin tenta de reporter ce limes à quelque 130 km plus au nord, entre les villes actuelles de Glasgow et d’Édimbourg. L’entreprise fut sans lendemain et le «mur d’Antonin», achevé vers 148-149, fut abandonné vers 163, tandis que le «mur d’Hadrien» était remis en service. Il devait marquer la frontière septentrionale de la Bretagne romaine jusqu’à sa conquête par les Anglo-Saxons.

Dès le IIIe siècle, alors que la romanisation progressait, les Britanno-Romains durent faire face à diverses menaces extérieures. Au nord, les Pictes multiplièrent les raids contre le «mur d’Hadrien», à l’arrière duquel ils suscitèrent des troubles. À l’ouest, le littoral subit les incursions des Scots d’Irlande, d’origine celtique. Dès le IVe siècle, un certain nombre d’entre eux s’établirent en Cornouailles et au pays de Galles, peut-être comme fédérés (c’est-à-dire en qualité d’alliés militaires de Rome). D’autres débarquèrent en Écosse, où ils fondèrent dans la seconde moitié du Ve siècle le royaume de Dalriada au détriment des Pictes et donnèrent leur nom à cette région.

Dès les années 280, une troisième menace commença à planer sur la Bretagne romaine, quand des pirates germaniques venus du continent attaquèrent les côtes orientales de l’île, comme d’ailleurs celles du continent. Ce fut le fait de peuples établis sur les rives de la mer du Nord, entre le Jutland et l’embouchure du Rhin: Jutes, Angles, Saxons (ligue formée au IIe s. apr. J.-C. par divers groupes germaniques), et à moindre titre Frisons et Francs. La riposte de Rome fut immédiate et efficace. Dès 286, une série de forts, le plus souvents tenus par des garnisons d’auxiliaires germaniques, jalonnèrent les rivages bretons et gaulois de la mer du Nord et de la Manche dont ils assurèrent la sécurité durant la majeure partie du IVe siècle.

La grande invasion continentale de 406, où les Barbares franchirent le Rhin gelé, eut pour conséquence indirecte l’effondrement rapide de la province insulaire, à un moment où elle atteignait une prospérité sans précédent. En effet, l’usurpateur Constantin III débarqua à Boulogne, à la tête de ses troupes, en 407 afin de porter secours à la Gaule. Privés de leur armée de campagne et sans espoir d’une aide militaire venue du continent, les Britanno-Romains se trouvèrent brusquement livrés à eux-mêmes pour défendre leur territoire menacé de toute part. Malgré des tentatives de résistance, immortalisées par la légende du roi Arthur, ils furent bien vite submergés tandis que les structures romaines, moins enracinées ici que dans d’autres provinces de l’Empire, s’effondraient en quelques dizaines d’années.

Dès les années 430-440, alors que la pression des Pictes et des Scots s’accentuait, les Angles, les Jutes et les Saxons commencèrent à débarquer en Angleterre, non par vagues massives, mais par petits groupes tribaux ou familiaux, du fait de la faible capacité de leurs bateaux. Il est même possible que certains de ces barbares aient été appelés comme auxiliaires par les rois celtiques, qui étaient réapparus et s’affrontaient afin de se partager l’ancienne Bretagne romaine. Au cours de la seconde moitié du Ve siècle, les trois principales zones de colonisation germanique furent d’une part la Northumbrie, la Mercie et l’East Anglia (Angles), d’autre part l’Essex, le Sussex et le Wessex (Saxons), enfin le Kent et l’île de Wight (Jutes). Beaucoup de Britanno-Romains fuirent vers l’ouest, pour échapper au massacre ou à la soumission.

Cette migration germanique ne prit fin que vers le milieu du VIe siècle, quand la géographie ethnopolitique de l’Angleterre se stabilisa. Regroupés en Cornouailles, dans le pays de Galles et dans l’actuel Lake District, contrées superficiellement romanisées d’où les Anglo-Saxons n’étaient pas encore parvenus à les déloger, les Bretons développèrent une civilisation marquée à la fois par la persistance des traditions romaines et chrétiennes et par un renouveau celtique. Nombre d’entre eux, cependant, préférèrent fuir en Armorique, afin d’échapper à la menace des Anglo-Saxons et des Scots. Leur migration se poursuivit du milieu du Ve siècle au début du VIIe siècle. À l’ouest des réduits bretons, les Anglo-Saxons s’étaient organisés en royaumes (variant de six à douze) après un siècle de divisions tribales complexes. Ceux du littoral méridional et oriental de l’île – Sussex, Kent, Essex et East Anglia – virent leur expansion contrariée par les royaumes occidentaux. Du fait de leur situation géographique, ils entretinrent des contacts suivis avec le continent et furent les premiers à se convertir au christianisme. Quant aux royaumes périphériques – Wessex, Mercie et Northumbrie (réunion de la Bernicie et du Deira) –, ils purent s’agrandir à l’ouest et au nord au détriment des Bretons et des Scots qu’ils n’éliminèrent pas, cette fois, assimilant parfois, telle la Northumbrie, certains traits de la civilisation celtique.

Malgré leur diversité, ces royaumes anglo-saxons eurent en commun de nombreux traits culturels: la langue naturellement, le régime politique (des monarchies reposant sur une société guerrière de type germanique et une classe d’esclaves, en grande partie formée par les descendants des Bretons soumis), une absence quasi totale de vie urbaine (seuls quelques noyaux urbains, tels Londres ou Cantorbéry, survécurent), la disparition spectaculaire de leurs traditions maritimes originelles, une agriculture prospère, fort proche de celle des Saxons continentaux et sans lien avec celle de la Bretagne romaine, un paganisme importé du continent, de même que des coutumes funéraires (incinération), une culture littéraire, et en art, certains thèmes décoratifs.

Jusqu’à l’époque de la conversion des Anglo-Saxons, qui débuta dans le Kent avec la mission d’Augustin, en 596, et avec le baptême du roi Ethelbert, l’art anglo-saxon ne nous est connu que par des objets de la vie quotidienne, découverts pour la plupart dans des sépultures: armes, accessoires vestimentaires et objets de parure en métal, vases de terre cuite, de verre et de métal. C’est seulement par la suite, alors que l’évangélisation des royaumes anglo-saxons progressait, que cet art commença à se diversifier, avec la construction d’églises dotées de sculptures, la confection de manuscrits religieux richement enluminés ou la fabrication d’objets liturgiques. Malheureusement, la disparition plus précoce que sur le continent de la coutume des dépôts funéraires nous prive alors d’une précieuse documentation.

Cette évolution explique que les historiens de l’art aient pris l’habitude de scinder l’art anglo-saxon du haut Moyen Âge en une «période païenne» (Ve-cours du VIIe s.) et une «période chrétienne» (cours du VIIe-IXe s.).

L’art anglo-saxon de la période païenne

C’est en Angleterre même que les antécédents de l’art anglo-saxon doivent être recherchés plutôt que sur le continent, dans le pays d’origine des Angles, des Jutes et des Saxons. Il apparaît ainsi que certains objets métalliques de la fin de l’époque romaine servirent de modèles aux artisans anglo-saxons dès leur établissement dans l’île, aussi bien par leur technique de fabrication que par leur ornementation. Il s’agit en particulier de garnitures de ceinture de bronze portées dès la fin du IVe siècle par les auxiliaires germaniques de l’armée de Bretagne dont beaucoup durent rejoindre les rangs des migrants quand les structures romaines de la Bretagne s’effondrèrent. Ces plaques-boucles, ainsi que leur décor imitant la taille biseautée sur bois, ont été moulées. Elles offraient des motifs géométriques et parfois zoomorphes (fauves, dauphins). Comme dans d’autres parties du monde romain tombées aux mains des barbares, ces objets inspirèrent des productions locales (telle la garniture de ceinture de Mucking, Essex, datée du Ve siècle; conservée au British Museum ainsi que les objets cités ci-dessous, sauf mention contraire) et engendrèrent le «style des fibules annulaires» (quoit-brooch style ), notamment illustré par la fibule de Sarre, dans le Kent (Ve s.). Ces objets se caractérisent par la stylisation de motifs zoomorphes qui étaient encore réalistes sur les modèles de l’époque romaine tardive. On y trouve ainsi des quadrupèdes vus de profil et exécutés à l’imitation de la taille biseautée, dont les éléments anatomiques, tête, membres et queue, ont perdu leur position normale pour mieux s’adapter à la surface sur laquelle le motif doit s’insérer. Cette manière, définie par le chercheur scandinave Bernhard Salin dès 1904 comme le «Style animalier I», se maintint en Angleterre jusqu’à la fin du VIe siècle. Puis lui succéda le «Style II», encore associé parfois au premier style, comme sur les embouchures métalliques des cornes à boire de Taplow (Buckinghamshire, fin du VIe s.). Ce nouveau style animalier, moins mouvementé et plus ordonné que le précédent, offre la particularité d’intégrer les détails anatomiques à des entrelacs de rubans (d’où son nom de ribbon style ), dont les brins sont mordus à intervalles réguliers par les gueules des animaux (parfois identifiables, malgré leur stylisation poussée, à des rapaces, à des sangliers ou à des serpents). L’origine en Angleterre du «Style II» est discutée mais on pense que son apparition est indépendante de l’évolution insulaire du «Style I» et qu’il fut importé du continent où il s’était constitué, fruit d’une symbiose entre le goût germanique et des apports méditerranéens. La plaque-boucle en or de Sutton Hoo (Suffolk) est une des plus remarquables manifestations du «Style II» insulaire. Comme d’autres objets précieux dont il sera question ci-dessous, elle provient de la tombe d’un roi anglo-saxon d’East Anglia (probablement Raedwald), inhumé vers 625 dans un bateau de guerre recouvert d’un tumulus.

Parallèlement à cet art animalier, largement utilisé pour orner des garnitures de ceinture, des fibules, des pommeaux d’épées ou d’autres objets métalliques de la vie quotidienne, les artisans anglo-saxons élaborèrent des types de fibules caractéristiques, réservées à la parure féminine. Réalisés en argent ou en bronze doré, le plus souvent selon la technique de la cire perdue sur positif secondaire (cf. archéologie et art des ALAMANS, THURINGIENS ET BAVAROIS), ces bijoux de la seconde moitié du Ve siècle et du VIe siècle présentent d’intéressantes variations régionales qu’il est possible de mettre en relation avec les divers peuplements germaniques en Angleterre. Il s’agit notamment de fibules ansées asymétriques qui, comme sur le continent, trouvent leur origine dans les fibules cruciformes portées par les fonctionnaires et les vétérans à la fin de l’époque romaine. Les Jutes ont ainsi élaboré des fibules à tête cruciforme et à pied zoomorphe dont l’évolution a donné de remarquables exemplaires à tête rectangulaire et à pied rhomboïdal. Progressivement adopté par les Angles et par les Saxons, ce type de fibule (square-headed brooches ) présente fréquemment d’élégants motifs animaliers et témoigne parfois d’influences scandinaves. De tels motifs se rencontrent également sur les fibules cruciformes des Angles, qu’il convient de qualifier de «baroques» en raison de leur contour mouvementé et de leur ornementation luxuriante. Quant aux Saxons, ils produisirent des fibules cupelliformes (saucer brooches ) ornées de motifs géométriques ou de masques humains, les unes exécutées à l’imitation de la taille biseautée, les autres recouvertes d’une feuille de métal travaillée au repoussé.

L’art anglo-saxon primitif est aussi représenté par l’orfèvrerie cloisonnée, qui atteignit en Angleterre une rare perfection. Importé des régions danubiennes, où il s’était épanoui au cours de la première moitié du Ve siècle, le «style coloré» fut extrêmement populaire dans les royaumes barbares d’Occident, de la seconde moitié du Ve siècle aux premières décennies du VIIe siècle. C’est sans doute à travers le royaume de Kent, en raison des relations que celui-ci entretenait avec la Gaule mérovingienne, que ce style se diffusa en Angleterre au cours du VIe siècle. Cependant, ses premières manifestations ne furent ici qu’un complément d’ornementation pour les fibules. C’est seulement à la fin du VIe siècle que le monde anglo-saxon connut le véritable cloisonné, caractérisé par un réseau continu de grenats ou de verroteries sertis dans un réseau complexe de cloisons métalliques soudées. Alors que le «style coloré» n’est plus guère représenté en Gaule au-delà des années 600, sinon peut-être par des objets liturgiques (croix de saint Éloi à Saint-Denis), il atteignit son apogée en Angleterre au VIIe siècle. En témoignent divers objets de la tombe royale de Sutton Hoo ou encore la magnifique fibule de Kingston Down (Kent, vers 600).

Parallèlement à ces apports continentaux, l’art anglo-saxon du haut Moyen Âge bénéficia d’autres influences, issues et du monde celtique et du monde scandinave. C’est au compte des premières qu’il convient de mettre certaines techniques, comme celle des rehauts d’émail (par exemple sur les disques d’attache des anneaux de suspension de bassins du type hanging bowls ) ou des inclusions de pâtes de verre en millefiori (épaulettes de Sutton Hoo), mais aussi des motifs décoratifs comme les spirales (attaches des hanging bowls) ou des représentations anthropomorphes et zoomorphes. Ces dernières sont notamment illustrées par des ours (fermoir de bourse de Sutton Hoo; cimier du casque de Benty Grange, au City Museum de Sheffield) ou des cerfs (sceptre de Sutton Hoo, où figurent également des masques humains). Quant aux influences scandinaves, la tombe royale de Sutton Hoo en est peut-être la meilleure expression, qu’il s’agisse du rituel funéraire (inhumation dans un bateau) ou d’objets de prestige (casque à visière en forme de masque humain; bouclier à décors zoomorphes). D’autres trouvailles effectuées dans la sépulture prouvent que les rois anglo-saxons d’East Anglia n’étaient pas seulement en contact avec les cultures celtique et scandinave, mais également avec la Gaule mérovingienne (trésor monétaire) et même avec Byzance (vaisselle d’argent portant l’estampille impériale).

L’art anglo-saxon de la période chrétienne

La christianisation de l’Angleterre barbare, dont la progression fut spectaculaire au VIIe siècle, ne provoqua pas de solution de continuité dans l’évolution de l’art anglo-saxon, mais au contraire le stimula et le diversifia. L’artisanat de la période païenne se poursuivit – la tombe de Sutton Hoo, postérieure de plusieurs décennies à la mission du moine Augustin, le prouve –, mais il devient de plus en plus difficile à suivre en raison de la disparition plus rapide que sur le continent de la coutume funéraire de l’inhumation habillée. En revanche, l’Église suscita des productions artistiques – objets liturgiques de métal, monuments sculptés et manuscrits enluminés – dont un certain nombre nous sont parvenues et constituent notre meilleure source documentaire pour la période qui va du VIIe au IXe siècle.

Les objets de métal

Qu’il s’agisse de bijoux ou d’objets liturgiques, les orfèvres anglo-saxons conservèrent à l’époque chrétienne les techniques et les styles acquis au cours de la période précédente: cloisonné (croix pectorale de saint Cuthbert, VIIe siècle, cathédrale de Durham), imitation de la taille biseautée et «Style II», celui-ci évoluant vers plus de réalisme (épingles de Witham, VIIIe s.). Vers la fin du VIIIe siècle, la taille biseautée fut remplacée par la ciselure ou la gravure de plaques d’argent, avec des motifs traités en aplats et parfois pointillés et des rehauts de nielle. La fibule de Strickland (du nom de son acquéreur, IXe s.) ou les appliques du trésor de Trewhiddle, en Cornouailles (enfoui vers 875), sont représentatives de ce nouveau style anglo-saxon, dit «Style de Trewhiddle».

La réputation des orfèvres insulaires est alors telle qu’on fait appel à eux à Rome (schola Saxonum ) pour fabriquer les ornements d’autel de Saint-Pierre. D’autres objets célèbres, comme le calice offert par le duc de Bavière Tassilon III (748-788) à l’abbaye de Kremmünster (conservé à l’abbaye, en Autriche), attestent leur influence directe, sinon leur travail. Parmi d’autres chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie anglo-saxonne des VIIIe et IXe siècles, on ne peut manquer de citer les plus illustres: fibule d’argent gravé et niellé de Fuller (IXe s.), portant la représentation des cinq sens; pommeau d’épée en argent doré et gravé de Fetter Lane, à Londres (IXe s.), avec des motifs serpentiformes en spirale; enfin et surtout le «joyau d’Alfred» (Ashmolean Museum d’Oxford), découvert en 1693 dans le Somerset et attribué à ce roi (871-899) à cause de l’inscription † ALFRED MEC HEHT GEWYRCAN («Alfred a ordonné de me faire»). Cet objet en or, qui devait sommer un sceptre, offre sur une face protégée par un cristal de roche le portrait en émail cloisonné du roi tenant deux sceptres, et sur l’autre un élégant motif végétal gravé.

La sculpture

À la différence du monde celtique voisin, les Anglo-Saxons paraissent avoir ignoré la sculpture, jusqu’à ce que la multiplication des sanctuaires chrétiens en impose la nécessité. Comme sur le continent, malheureusement, peu de vestiges architecturaux des monuments primitifs, certains, révélés par des fouilles (Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Cantorbéry, consacré en 613; Saint-Wilfrid d’Hexam, en Northumberland, fondé vers 672-678), nous sont parvenus en raison des reconstructions successives de ces édifices. Des monuments sculptés annexes, en revanche, telles de grandes croix commémoratives de pierre, contribuent à combler ces lacunes documentaires. Les premiers témoins de la sculpture anglo-saxonne se rencontrent dès le VIIe siècle en Northumbrie, patrie des manuscrits enluminés, puis, dès la fin du VIIIe siècle, en Mercie et dans le sud de l’Angleterre, mais c’est seulement aux IXe et Xe siècles que la sculpture anglo-saxonne du haut Moyen Âge atteignit son apogée.

La croix de Ruthwell, en Northumbrie (Dumfrieshire, début du VIIIe s.), est l’une des plus anciennes croix anglo-saxonnes et sans doute aussi la plus célèbre en raison de la richesse de son iconographie. Les branches de la croix (dont deux subsistent) portent la représentation des évangélistes, tandis que les faces principales de la hampe offrent une succession remarquable de scènes chrétiennes, bordées d’inscriptions latines qui les identifient: saint Jean-Baptiste, le Christ en majesté, saint Paul et saint Antoine dans le désert, la fuite en Égypte, la Visitation, Marie-Madeleine lavant les pieds du Christ, l’Annonciation et la Crucifixion. Les faces secondaires sont sculptées d’élégants rinceaux de vigne habités, encadrés par une longue inscription en runes, en l’occurrence le célèbre poème anglo-saxon «The Dream of the Rood» («Le Songe de la Croix»). Ce monument sculpté, qui ne doit rien au monde continental ni à l’univers méditerranéen (sinon le motif des rinceaux habités), atteste bien un renouveau de l’art anglo-saxon grâce à une sculpture vigoureuse en haut relief et à des représentations d’un réalisme jusqu’alors inconnu. D’autres monuments témoignent de l’évolution de cette sculpture northumbrienne et de l’influence qu’elle exerça dans les autres royaumes anglo-saxons: fragments de croix d’Easby (York, fin du VIIIe s.; Victoria and Albert Museum, Londres) avec des rinceaux de feuillages habités d’animaux fantastiques et le Christ en majesté accompagné de saints et d’apôtres, motifs également présents sur le sommet de la croix de Cropthorne, dans le Worcestershire (IXe s.) et sur la hampe de la croix d’Illkley dans le Yorkshire (IXe s.).

On ne peut conclure cette évocation de la sculpture anglo-saxonne sans mentionner deux œuvres qui s’y rattachent. Il s’agit tout d’abord du cercueil de saint Cuthbert (cathédrale de Durham, 698?), portant les représentations gravées des évangélistes, d’apôtres et d’archanges qui s’apparentent aux sculptures de la croix de Ruthwell, aux enluminures des manuscrits du groupe Lindisfarne-Echternach et aux motifs de la fibule de Fuller. Il s’agit ensuite d’un coffret sculpté dans un os de baleine, appelé «Franks Caskett» du nom de son donateur au British Museum (le côté droit est conservé au musée du Bargello, à Florence). Cet objet du début du VIIIe siècle, dû à un maître northumbrien, tient son caractère exceptionnel aussi bien de la qualité et de la finesse de sa sculpture que de l’étonnante juxtaposition de scènes empruntées aux répertoires germano-païen, classique et chrétien, accompagnées d’une longue expression en runes (expliquant notamment que le matériau provenait d’une baleine échouée): Wieland à sa forge et peut-être Nidud, mort, et son fils faisant face à des oiseaux; l’Adoration des mages; la prise de Jérusalem par Titus; Romulus et Remus; Egil. S’y ajoutent des motifs animaliers variés ainsi que d’autres scènes, non identifiées. Ce coffret exprime à lui seul le syncrétisme qui marqua la Northumbrie chrétienne du haut Moyen Âge.

L’enluminure

L’enluminure des livres religieux est sans doute l’expression la plus spectaculaire et la plus connue de l’art anglo-saxon, son remarquable essor ayant été suscité par le dynamisme de la jeune Église insulaire. Comme sir David Wilson, l’un des meilleurs spécialistes de la question, l’a proposé, les enlumineurs anglo-saxons ont puisé à trois sources principales: d’une part le monde méditerranéen, qui a favorisé l’introduction de représentations humaines réalistes, pratiquement ignorées au cours de la période païenne, ou des mises en page utilisant les arcatures (notamment pour les tables des canons); d’autre part le monde irlandais, avec la mode des initiales au décor complexe; enfin le monde anglo-saxon lui-même, avec les motifs animaliers du ribbon style et le goût pour des motifs couvrants («pages-tapis»).

Le plus ancien manuscrit enluminé d’origine anglo-saxonne qui soit conservé est le «Livre de Durrow» (seconde moitié du VIIe s.; bibliothèque du Trinity College, Dublin). Bien que certains auteurs lui attribuent une origine irlandaise, on le considère généralement aujourd’hui comme un travail northumbrien en raison de ressemblances significatives avec les arts du métal anglo-saxons (motifs et couleurs très proches des appliques émaillées des hanging bowls ou des œuvres cloisonnées, telles les épaulettes de Sutton Hoo; motifs animaliers du ribbon style ). Le hiératisme des personnages, encore traités sans grand souci de réalisme, plaide en faveur d’un travail anglo-saxon.

Trois autres manuscrits, également imputables aux scriptoria northumbriens, ont été écrits et enluminés au début du VIIIe siècle. Les deux premiers – les Évangiles de Lindisfarne et d’Echternach – prolongent avec une rare perfection le style du «Livre de Durrow». L’Évangile de Lindisfarne (British Library, Londres) fut réalisé par l’évêque du lieu, Eadfrith (698-721), sans doute vers 700. Les portraits des évangélistes, inspirés de modèles italiens, sont traités avec autant d’élégance que de sobriété, de même que les entrelacs zoomorphes des «pages-tapis», dont le dessin est aussi pur que le décor des épingles de Witham. Sans doute également peint au scriptorium de Lindisfarne, le second manuscrit (Bibliothèque nationale, Paris) fut envoyé peu après au monastère d’Echternach (d’où son nom), où il devait servir de source d’inspiration pour une série de manuscrits continentaux. Quant au troisième manuscrit, connu sous le nom de Codex Amiatinus (bibliothèque Laurentienne, Florence), il a longtemps été considéré comme un travail italien en raison du réalisme des personnages et de scènes en perspective. Il s’agit en fait de l’un des trois Évangiles commandés par le premier abbé de Jarrow, Ceolfrith († 716), l’un pour son monastère, l’autre pour l’abbaye de Monkwearmouth et le dernier pour le pape. Exécutés en Northumbrie, ils eurent pour modèle un manuscrit italien importé qui fut recopié sans être interprété, fait d’autant plus étonnant que le scriptorium de Lindisfarne était tout proche.

L’activité des scriptoria northumbriens, attestée jusque vers 850 par des manuscrits moins spectaculaires, fut interrompue brutalement par les raids vikings qui provoquèrent la destruction des monastères du nord de l’Angleterre au cours de la seconde moitié du VIIIe siècle. Le relais fut alors pris par l’école de Cantorbéry. Héritière du style de Lindisfarne, elle fut influencée par les manuscrits continentaux qui marquèrent la Renaissance carolingienne. Le Codex aureus (Bibliothèque royale de Stockholm) ou le Manuscrit royal 1. E. VI (British Library, Londres) en sont la meilleure illustration, avec des fonds pourpres à lettres d’argent ou des portraits d’évangélistes fortement inspirés par ceux de l’Évangéliaire de Godescalc (du nom de celui qui le fit exécuter pour Charlemagne; Bibliothèque nationale, Paris). D’autres caractères, en revanche, demeurent d’origine anglo-saxonne ou celtique: animaux relevant du Trewhiddle style , motifs en spirale ou personnages traités de façon hiératique.

Le sud de l’Angleterre ayant été à son tour victime des incursions vikings, l’école de Cantorbéry disparut. Après une éclipse due à ces troubles, l’art anglo-saxon connut une véritable renaissance au Xe siècle, à l’issue des campagnes victorieuses du roi Alfred (871-899) contre les Vikings. Dès le milieu du Xe siècle, l’école de Winchester portait à son plus haut niveau l’enluminure anglo-saxonne. Quant à la sculpture et à l’orfèvrerie, elles devaient connaître un renouveau comparable qui se poursuivit jusqu’à la conquête de l’Angleterre par les Normands (1066).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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